Bénin : les écoles publiques en grève 4 jours sur 5 dans l’indifférence totale

 

Ce petit garçon qui fait ses premiers pas à l'école à droit à une éducation de qualité
Ce petit garçon qui fait ses premiers pas à l’école à droit à une éducation de qualité. Photo : V. Ague

L’école béninoise renoue avec les vieux démons. Quelques semaines après la rentrée scolaire, le 5 octobre 2015, la voilà plongée dans la détresse. Le 22 octobre, les syndicats de l’enseignement ont déclenché une grève pour réclamer notamment l’adoption de leurs statuts particuliers. Ces statuts devraient améliorer les salaires des instituteurs et des professeurs des collèges et lycées. Le gouvernement a consenti à leur reconnaître ces statuts depuis le premier trimestre 2015 et ils devaient en principe être signés avant la rentrée scolaire. En novembre 2015, les décrets d’adoption des fameux statuts ne sont pas encore pris. De quoi sortir les enseignants de leurs gonds.

D’une grève d’avertissement de deux jours, les enseignants sont  passés à trois jours d’arrêt de travail. Cet endurcissement a sans doute convaincu le gouvernement de convoquer un dialogue social qui a finalement mis les deux parties d’accord : le contenu des statuts est acquis et ils seront signés. Mais quand ? Seul le détenteur de la précieuse mine d’encre peut situer l’opinion. Il paraît que c’est le président de la République qui apposera sa signature sur les documents. Mais lui il s’est envolé pour Paris pour la préparation de la COP21 avant de rejoindre La Valette pour un sommet sur l’immigration. Ignorant que l’une des causes de l’immigration des jeunes Africains vers l’eldorado européen c’est la quête d’une meilleure vie. Et une meilleure vie pour la jeunesse, c’est à travers l’école qu’elle se prépare.

Les enseignants impatients, décident de radicaliser leur mouvement de grève. Pour mettre la pression maximale sur le gouvernement, ils passent à quatre jours de grève sur cinq. Les écoliers, élèves et lycéens des établissements scolaires publics ont donc rendez-vous avec leurs enseignants une fois par semaine, le lundi, et les autres jours ils sont laissés à eux-mêmes. Pas sûr que même ce seul jour de classe serve à quelque chose. Il est connu de tous au Bénin que les écoles et collèges publics mettent souvent des semaines à démarrer réellement les cours après la reprise des classes. C’est dans ces conditions, qu’une grève de quatre jours sur cinq intervient alors que des classes sont encore sans enseignants par endroit.

L’école publique en lambeaux

Quel péché l’école publique et les parents d’élèves moins nantis ont-ils commis pour mériter un tel traitement ? Qui est coupable du sort réservé à l’école publique ? Les enseignants ? Le gouvernement ? Ou les deux ? Disons les deux mais à des degrés divers, le gouvernement endossant la plus grande responsabilité. Parce qu’il lui revient de donner les moyens au personnel enseignant. Ce dernier met la pression depuis des mois. Il a menacé à plusieurs reprises avant que la procédure d’élaboration des statuts ne s’ébranle. Le gouvernement lui ne se décide que quand il est acculé de toutes parts. Il ne gère que les urgences. Une fois, un syndicaliste regrettait que le cadre formel de dialogue social n’ait jamais été convoqué en session ordinaire pour planifier quoi que ce soit. Le comité permanent de dialogue social s’est toujours réuni en catastrophe, dans la précipitation pour statuer sur une crise déjà en cours. Les syndicalistes ont alors compris qu’il faut atteindre le seuil de l’intolérable pour se faire entendre. C’est pourquoi ils poussent le bouchon très loin. Au grand dam des élèves et de leurs parents. 

Avec un système éducatif décadent qui produit de mauvais résultats aux examens nationaux (30,16 % au Bepc et 34 % au Baccalauréat 2015), il faut craindre que la grève méchante en cours ne conduise à de bien pires rendements scolaires. Surtout dans l’enseignement public.

L’école publique n’a pas bonne réputation au Bénin depuis quelques années. Régulièrement paralysée par des grèves, elle a fini par perdre son rang. Le privé l’a détrônée. Ici les cours démarrent le premier jour de l’année scolaire et il n’y a pas de grève.

Plus d’un mois après la rentrée scolaire, des écoles privées vont sans doute accueillir encore des élèves. A cause de la grève en cours,  des parents soucieux de l’avenir de leurs enfants n’hésiteront pas à « libérer » leurs progénitures du piège que constitue l’école publique pour les inscrire dans les établissements privés. Et les parents qui ne comptent que sur “l’école de l’Etat” vont eux prendre leur mal en patience et espérer, comme on le dit chez nous, que Dieu fasse son miracle. Ils auront beau se plaindre, il ne se trouvera personne pour écouter leurs légitimes lamentations. Car sous nos cieux, la question de l’éducation ne mérite pas un rang de priorité.

Depuis que la grève a commencé, les hommes politiques du Bénin n’ont pipé mot sur la crise. Ce qui les préoccupe, c’est comment ne pas rater leur gâteau des opportunités électorales liés à la présidentielle de 2016. Jamais ici l’on ne lève la voix pour opiner sur les réformes de l’école. Pourtant, c’est le socle du développement. Les grandes nations l’ont compris et investissent pleinement dans l’éducation. C’est à l’école qu’on forme l’esprit du jeune enfant, adolescent, adulte… de manière à l’aider à comprendre sa mission pour le développement de son pays. Si l’éducation est bâclée, le développement ne se fera pas par une tour de magie.

Mais il semble que la classe dirigeante n’en est pas consciente. En tous cas, elle ne fait montre d’un engagement sur ce plan. Et cela s’explique : les autorités ont rarement leurs enfants dans les établissements publics. Elles rendent l’école publique peu performante et ont l’intelligence d’inscrire leurs enfants dans les établissements privés. D’autres choisissent l’école française installée à Cotonou  comme s’ils étaient Français. Là, le succès est garanti contre de colossaux frais de scolarité. Les enfants d’autorités béninoises formés à l’école française ont sans doute – le chemin leur est préparé pour – la chance de subir une formation de qualité débouchant sur des formations universitaires de pointe. Et après, ils reviendront en remplacement de leurs parents, diriger le Bénin. En somme, les autorités elles ne perdent pas quand l’école publique est en grève. Puisqu’elles ne ressentent pas directement la crise.

Mais ce qu’on oublie c’est qu’un peuple mal éduqué est difficile à diriger. Si les futurs dirigeants sont mieux formés que ceux qu’ils vont diriger, ils n’auront pas la tâche facile.

A l’heure où les universités publiques tamisent par des critères d’excellence l’accès des nouveaux bacheliers aux études supérieures, rester sourd à la mort de l’enseignement de base est criminel.

“Ouvrez les écoles, vous fermerez des prisons”, a écrit l’écrivain français Victor Hugo. Que comprendre au cas contraire, si les écoles sont fermées ? Eh bien que les portes de tous les vices sont ouvertes. On peut bien imaginer toutes les choses inutiles auxquelles s’adonnent les élèves et écoliers pendant les quatre jours de grève. 

Sauvons donc l’école béninoise déjà malade du manque de moyens – certaines “classes” sont installées à l’ombre d’un fromager ! – du cycle infernal des grèves.

Vincent Agué

 

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